Misère et grandeur de la télévision publique

No signalEcran noir

Hier soir, les trois chaînes de TV, quatre stations de radio et des sites Internet du groupe audiovisuel publique grec ERT ont été coupés à 23h, quasiment sans préavis (cela avait été annoncé le jour même). Le gouvernement grec prétend ainsi couper court à une gestion opaque et coûteuse qui ne serait plus tolérable à l’heure où le peuple grec doit faire des sacrifices (et où le gouvernement s’apprête à montrer ses efforts de rigueur à la Troïka européenne…). Les 2600 salariés sont licenciés. Une nouvelle agence de radiodiffusion qui ne dépendrait ni de l’Etat ni d’un parti (mais de qui ?) est annoncée (source + Google traduction).

Cette coupure brutale est qualifiée de véritable coup d’Etat par certains. Des manifestations spontanées ont eu lieu pour soutenir journalistes et techniciens qui ont poursuivi leur activité en enregistrant des programmes spéciaux actuellement relayés sur le site web de l’université de Grèce. Un appel à la grève générale a été lancé.

Ecran lumineux

Par une troublante coïncidence, alors que la TV publique grecque s’éteignait (voir ici pour les dernières images), son homologue française resplendissait avec l’émission Cash investigation présenté par Elise Lucet (à voir en replay jusqu’au 18 juin). 3,6 millions de téléspectateurs ont eu droit en prime time sur France 2 à une très belle prestation de service public, ce qui ordinairement est plutôt réservé à l’audience exigeante et tardive d’Arte.

Au programme : un sujet aride (Le scandale de l’évasion fiscale) présenté de manière pédagogique et offensive (on rit même parfois, un peu jaune il est vrai), un vrai travail d’enquête (et de contre-enquête) menée à travers l’Europe, des questions posées sans complaisance à des ministres, banquiers ou grands patrons, le témoignage d’un lanceur d’alerte (Hervé Falciani, ex-informaticien de la banque HSBC Genève à qui il a soustrait des données sensibles pour beaucoup de puissants), et sur le plateau, la parole donnée à des interlocuteurs souvent ignorés des grands médias (le syndicaliste Edouard Martin, le rédacteur en chef adjoint d’Alternatives économiques et un fiscaliste de l’OCDE).

La titulaire du JT du midi n’a d’ailleurs pas hésité à mouiller sa chemise (sa notoriété étant ici un atout qu’elle prend le risque de ternir, il n’y a qu’à voir la réaction de Santini) en interpelant à la manière d’un Pierre Carles des élus invités à déjeuner par un industriel du tabac qui s’arrange pour payer très peu d’impôts en France. Ouf, rien que ça !

Ecran salutaire

Alors que le documentaire pointe du doigt des mécanismes désespérants contre lesquel il semble impossible de lutter, Twitter a débordé de réactions passionnées. Cela ne s’arrête toujours pas, d’ailleurs, plus de 24 heures après, le hastag #Cashinvestigation bruisse encore. Car ce type d’émission provoque une sorte d’électrochoc.

Il y a déjà la sidération. Personne n’ignore que l’évasion fiscale est un sport pratiqué à haut niveau mais sans trop de danger par les grands groupes et autres affairistes. Mais en suivre la piste pas à pas, en voir les acteurs dans toute leur mauvaise foi ou leur impuissance, en découvrir les ramifications et les proportions, bref en recevoir une démonstration claire et documentée, ça secoue tout de même les consciences, et cela donne envie de s’intéresser à la politique autrement qu’à travers les petites phrases et combats de coq.

Il y a aussi l’indignation. Indignation face au chantage à l’emploi des industriels, face à la morgue des patrons qui s’abritent derrière la légalité, face à la complaisance complice de certains élus, face aux contradictions des autres, face aux injustices d’un système économique devenu fou, face à la superficialité des médias sur ces sujets. On était déjà méfiant ou dégoûté, on devient exigeant.

Il y a également, et heureusement, l’admiration. Pour ceux qui parviennent à s’extraire du système pour témoigner, pour ceux qui enquêtent pour démonter les mécanismes, ceux qui entendent et relaient pour faire avancer les choses, ceux qui interpellent et demandent des comptes. Admiration pour tous ceux qui mobilisent les quelques outils que la démocratie offre pour sa propre préservation. Car ce qui devrait aller de soi finit malheureusement par nous sembler admirable ! On se prend à espérer qu’il y ait dans ce monde assez de forces auxquelles s’adjoindre pour lutter.

Ecran public vs écran privé ?

Alors je ne sais pas si c’est à proprement parler un coup d’Etat, ce qui s’est passé en Grèce. Mais je me dis qu’une démocratie ne peut pas se passer d’un audiovisuel public, même imparfait (et, dans le cas de la Grèce, qu’on emploie d’autres méthodes qu’un back out brutal si l’on est animé d’une sincère volonté de la faire progresser).

Certes, le secteur public n’est pas lui non plus à l’abri de pressions économiques et politiques, et a une fâcheuse tendance à ne pas prendre trop de risques, privilégiant l’alibi des sujets dits « de société » et reléguant les programmes exigeants aux horaires tardifs ou sur les chaînes les plus confidentielles. Certes, le privé peut lui aussi offrir des programmes capables de bien nous informer et de développer notre esprit critique (notons d’ailleurs que le producteur de ce doc est l’agence de presse Premières lignes, fondé par Paul Moreira, qui dirigeait le magazine d’investigation 90 minutes sur Canal+ jusqu’en 2006).

Mais les émissions d’investigation sont plus facilement menacées sur les chaines privées, qui sont accrochées à l’audience et dépendent du bon vouloir des annonceurs. Et le service public est bien le seul dont la mission soit explicitement « d’informer, d’éduquer et d’animer le débat démocratique ». On pourra débattre sur le respect, d’une manière générale, de ses engagements par France Télévision, mais au moins hier soir nous avons eu la preuve qu’elle était capable d’intéresser sur un sujet difficile et de soulever habilement des questions d’intérêt public.

Ecran public, horizon démocratique

J’ai entendu dire que des documentaires comme celui d’hier soir n’apportaient rien de nouveau, ou pire, conduisaient à conforter les extrêmes surfant sur le « tous pourris ». Je crois pour ma part que c’est quand « les vrais problèmes » sont occultés que le populisme fait recette. Même si l’on ressort quelque peu désemparé après avoir vu ce type d’émission, on aura toujours fait un pas en avant dans l’exercice de la démocratie.

Parce que donner goût à un journalisme accessible mais intelligent cultive la curiosité et détourne de la facilité et de la passivité. Parce que c’est par l’accès à une information de qualité qu’un peuple pourra s’émanciper des idées toutes faites et se construire en tant que force démocratique. Parce que c’est en étudiant et partageant les problèmes qu’on trouve des solutions. Parce que si des journalistes ayant pignon sur rue comme Elise Lucet s’y mettent, d’autres suivront dans la dénonciation de l’inacceptable, forgeant une opinion publique exigeante plutôt que résignée ou complaisante. Parce que déposer sur la place publique des sujets difficiles mais nécessaires pourra mettre la pression sur ceux qui nous gouvernent (et sur ceux dont l’intérêt n’est pas le bien commun) pour construire un nouveau pacte social basé sur des lois plus justes.

Je ne dis pas que c’est facile. Je dis surtout que c’est la moindre des choses que le service public s’y emploie. Tant qu’il existe.

A voir aussi :

> Un article de Le Monde sur la première saison de « Cash investigation, magasine sans concession« , où l’on saisit bien que la place de cette émission dans la lucarne n’était pas chose acquise dès le départ.

> Un article qui creuse la question du coup politique que recouvre la fermeture de la TV publique en Grèce : Ecran noir en Grèce, sur le site Sauvons l’Europe.

> « Faites de la qualité de l’information un fer de lance du service public », la pétition lancée par les Indignés du PAF.

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Une réflexion sur “Misère et grandeur de la télévision publique

  1. google août 27, 2014 à 8:33 Reply

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